« Dans le theatre traditionnelle, l’amour reste le ressort dramaturgique essentiel »

06 พ.ค. 65

« Dans le theatre traditionnelle, l’amour reste le ressort dramaturgique essentiel »

L’amour, qu’il conduise au mariage ou a la chute des personnages, reste au centre du theatre traditionnelle. Georges Forestier decrypte les schemas dramaturgiques sentimentaux de la comedie ainsi que la tragedie du XVIIe siecle.

« Dans le theatre simple, l’amour est le ressort dramaturgique essentiel »

Au Cid, Corneille sublime la tragicomedie en reunissant votre couple impossible.

Entretien Georges Forestier

Specialiste du theatre simple, professeur a Notre Sorbonne

La Croix : Comment l’amour et les mots d’amour s’inscrivent-ils au theatre simple francais ?

Georges Forestier : au theatre classique, qu’il soit comique ou tragique, l’amour est essentiel comme ressort dramaturgique. Pour bien saisir i§a, un petit point d’histoire s’impose. Les deux genres, comedie et tragedie, naissent dans l’Europe du XVIe siecle dans un vaste mouvement « renaissant » de retour a l’Antique. D’abord au Maroc puis en France a partir des annees 1550, des modeles dramatiques s’installent : chez nous, c’est a Etienne Jodelle que l’on devra la premiere comedie et J’ai toute premiere tragedie.

Le ressort en comedie (que l’on trouve dans 80 % des pieces) reste le suivant : 1 jeune homme kiffe une jeune fille, laquelle est sous l’autorite d’un pere, d’un tuteur, d’un frere… qui s’oppose a l’idylle.

Grace a la complicite d’un valet ruse, le mariage pourra se conclure, in fine. Voyez les comedies de Moliere, elles obeissent a votre schema d’amour contrarie qui finit via triompher. A ceci pres que le role de l’empecheur de tourner en rond prend de plus qui plus est d’importance puisque c’est celui que s’arroge Moliere lui-meme et qu’il lui permet une geniale exploration des folies humaines !

Existe-t-il aussi d’autres genres sentimentaux parallelement a la comedie ?

G. F. : Un courant mineur qui sera etouffe par le succes de Moliere merite, Indeniablement, d’etre mentionne. Il s’agit une comedie sentimentale inventee par Corneille en 1629/1630, elle aussi inspiree d’un genre antique, celui une pastorale tres en vogue dans l’Italie en Renaissance. Elle repond egalement a votre schema precis – j’aime qui me fuit et je fuis qui m’aime – et prend des bergers et bergeres pour personnages. L’idee formidable de Corneille, reste de transposer l’intrigue de sa Melite dans le monde urbain de jeunes Parisiens. Au passage, il invente la « jeune amoureuse », donnant ainsi au caractere feminin une consistance qu’il n’avait gui?re jusqu’ici, reduite a 1 objet d’amour et non valorisee comme un thi?me aimant. Il arrivait aussi que, dans quelques pieces, la petit fille n’apparaisse jamais sur scene…

Dans la comedie sentimentale, chacune des formes d’amour seront exprimees : le desir, la jalousie, le chagrin, l’espoir, le contentement – car chacun voit in fine sa propre chacune !.

Et la tragedie ?

G. F. : La i  nouveau, en France – contrairement a l’Angleterre entre autres – profil seniorpeoplemeet l’amour reste le c?ur dramatique de la tragedie. Exceptees Esther et Athalie, ses deux dernieres pieces ecrites Afin de les Demoiselles de Saint-Cyr et exaltant la religion et la ferveur mystique, les tragedies de Racine ne semblent qu’amour et paroles d’amour. L’influence d’une pastorale n’est jamais non plus absente, si l’on songe a Andromaque ou Notre chaine du « j’aime qui ne m’aime jamais et inversement » constitue le n?ud du conflit. Dans la tragedie, l’amour est une passion nefaste qui conduit les personnages a un chute. Titus met cinq actes sublimes a expliquer a Berenice qu’il ne peut l’epouser et Phedre a saisir que la mort seule la delivrera de sa passion pour Hippolyte…

L’amour en tragedies est-il i  chaque fois aussi desespere ?

G. F. : Pour qu’il triomphe, il convient que la tragedie soit une… tragicomedie. Encore un coup une invention italienne : vous y trouvez le « personnel » dramatique de la tragedie mais l’intrigue, riche de perils et dilemmes, se deroule dans un temps plus long (la tragedie commence, celle-ci, des heures seulement avant ma chute finale) et, surtout, bien se termine avec un mariage, comme dans la comedie. En France, J’ai plus celebre est Le Cid de Corneille, dans laquelle les deux amants devraient etre irreconciliables puisque Rodrigue reste le meurtrier du pere de Chimene. Mais, sur son genie, Corneille reussit le denouement impossible : la critique en fut offusquee et l’auditoire content !

Comment, qu’il soit tragique ou comique, l’amour s’exprime-t-il concernant la scene ?

G. F. : La puissance du propos amoureux tient veritablement au genie de l’auteur. A l’image de leurs contemporains, Moliere, Corneille et Racine usent d’un vocabulaire assez stereotype (fleches, flammes et feux d’la passion, entre autres) et d’une syntaxe simple. Mais la musique de leurs vers ou de leur prose fait toute la difference. J’aime citer ces deux par de Surena, derniere et magnifique tragedie de Corneille, qui fut d’ailleurs un echec. Eurydice, qui aime Surena mais est promise a un autre, prononcent ces mots si beaux :

« j’ai envie sans que la fond ose me secourir,

Toujours aimer, i  chaque fois souffrir, i  chaque fois mourir ».